"Il n’est pas de barrières culturelles que l’humilité ne permette de franchir "
Entretien avec Michel SAUQUET, enseignant et consultant spécialisé dans les questions interculturelles.
Lors de l'université d'été d'Etudiants et Développement, Michel SAUQUET est revenu sur des grandes notions telles que l'engagement et l'interculturalité, termes souvent sujets à débat...
Lors de l’université d’été d’Étudiants et Développement organisée en septembre 2011, vous avez assisté aux réflexions concernant le vocabulaire utilisé dans le domaine de la solidarité internationale. Les termes de « développement », « engagement », « interculturalité », « émancipation » ont notamment été abordés. Pouvez-vous nous donner votre avis sur l’utilisation de ces notions ?
Les mots utilisés dans la solidarité internationale ne sont pas neutres. Ils sont d’abord issus de la langue française, mais aussi du milieu associatif. On peut mettre beaucoup de choses derrière un même mot. A quoi fait référence le mot interculturalité ? L’interculturalité est-elle une situation ? Un objectif ? Une posture ? Un réflexe ?
Ce que l’on met derrière les mots diffère selon les contextes culturels. Par exemple, le mot « développement » au Cameroun est souvent traduit en langues locales par « déstructuration ». Le contenu des mots évolue, des mots sont créés, d’autres ne sont plus utilisés… Les mots que nous employons sont aussi piégés. Ils sont « un cheval de Troie » qui n’épargnent pas nos certitudes, car ils nous mettent en face de nous-mêmes et de nos contradictions.
Par exemple, l’engagement relève-t-il de la générosité ? D’une révolte contre les injustices ? Ou est-il une échappatoire permettant de se reporter sur le devenir de l’autre pour ne pas s’occuper de sa vie personnelle ? L’engagement est une condition nécessaire lorsque l’on mène un projet de solidarité internationale, mais cela n’est pas suffisant.
On parle aussi du « renforcement » des capacités, mais pourquoi ? En a-t-on plus que les autres ?
Le mot « émancipation » vient de l’idée d’affranchir les esclaves « en les prenant par la main ». Que signifie-t-il aujourd’hui ? Qu’est ce que l’émancipation au regard des traditions ? Au regard des religions ? Aider l’autre à se délier de pratiques traditionnelles préjudiciables ? N’est-ce pas déjà porter un jugement de valeurs sur ces pratiques… ?
Il faut donc toujours prendre du recul sur ses idées, ses actions.
Comment pouvons-nous prendre ce recul sur nous-mêmes ?
Il faut nous remettre en question et remettre en cause l’arrogance française. Il est important de questionner nos propres réflexes culturels et nos pratiques, car nos façons de réagir portent le poids d’une culture, la culture française. Nous devons nous remettre en cause surtout lorsque la relation a échoué, et ne pas toujours porter la faute sur l’autre !
Pour que nos projets soient pertinents et que nos partenariats soient correctement construits, il faut remettre en question nos intentions car elles ne sont parfois pas adaptées au contexte dans lequel on agit ou veut agir. Lorsque nous arrivons dans un pays, nous arrivons avec nos lunettes, c'est-à-dire avec notre « habitus [1]» et nos « prismes culturels ». Nous oublions ce que nous sommes. Seule la rencontre avec l’autre, dans son altérité, peut nous faire prendre conscience de ce que nous sommes.
Lorsque nous essayons d’expliquer à des personnes étrangères la « réalité » par nos propres mots, nous devons aussi faire attention à ne pas imposer nos représentations sociales et nos catégories sociales. Pour cela il est nécessaire de s’ouvrir à la culture de l’autre et d’essayer de la comprendre. Plus que de chercher à ouvrir les autres à la raison, il importe, rappelait Lévi-Strauss, de s’ouvrir à la raison des autres.
De quelle manière pouvons-nous y arriver ?
La culture ne recouvre pas uniquement ce qu’il y a de visible, comme les modes vestimentaires, les codes de courtoisie, les manières de s’alimenter. Elle concerne avant tout les modes de pensée. Avant d’agir dans un contexte culturel différent du notre, nous pouvons – et même devons – apprendre, s’interroger sur les réalités de l’autre (le sacré, les hiérarchies, l’argent, le rapport au temps...). Ce qui est urgent pour moi ne l’est pas forcement pour l’autre. Le rapport au temps diffère donc selon les contextes culturels. Il est donc parfois nécessaire de faire appel à un médiateur (une personne qui connait bien la culture locale et peut l’expliquer) pour comprendre les cultures et pour insérer au mieux son projet dans celles-ci. Cela demande du temps. Pour autant, il ne faut pas remettre en cause ses propres fondamentaux et s’oublier, car ce sont les différences qui nourrissent la relation.
Mais il faut faire attention à ne pas idéaliser ou folkloriser les cultures. Il ne faut pas non plus généraliser certaines pratiques à toute une société, d’autant plus que nous assistons à des phénomènes d’acculturation et de métissage.
Qu’est-il important de faire selon vous lorsque l’on arrive dans un pays étranger au nôtre ?
Lorsque nous arrivons dans un nouveau contexte culturel, il faut peut-être « commencer par ne rien faire ». Ou simplement commencer par apprendre la langue locale, car nous sommes alors toute écoute, toute attention à la culture dans laquelle nous sommes accueillis. Dans un contexte interculturel, il faut toujours être dans une démarche d’humilité. Comme me le faisait observer avec raison un de mes étudiants, un Brésilien, il n’est pas de barrières culturelles que l’humilité ne permette de franchir !

Pour aller plus loin :
Michel SAUQUET, L’intelligence de l’Autre, Edition Charles Léopold Mayer, octobre 2007.
Disponible sur : < http://www.eclm.fr/bdf/ouvrage-325.html >
Guide pratique Étudiants et Développement, Agir dans un contexte interculturel, mai 2011.
[1]« Habitus » : Concept créé par Pierre Bourdieu. L’habitus regroupe un ensemble de règles, de conduites, de croyances, de valeurs propres à un individu et qui diffère selon le groupe social auquel il appartient. Il entraîne une manière d’être, d’agir et de penser propre à l’individu.
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