Conseils et formation

Repensons l'organisation du monde selon des principes de solidarité

Entretien avec Michel Faucon - Ancien Délégué Général du CRID

Comment être acteur de la Solidarité Internationale à l’heure où la jeunesse du monde se mobilise ?

Qu’est ce que l’émancipation ?

Le mot « émancipation » est rarement utilisé dans le jargon de la Solidarité Internationale. C'est pourtant un mot intéressant.

Quand la majorité légale était encore à 21 ans, l’émancipation était l’acte juridique par lequel les parents conféraient à leurs enfants l'entière responsabilité civile dès 18 ans. C'était aussi parfois une façon de se débarrasser de leurs enfants difficiles.              Elle renvoie à l’idée de se libérer d’une tutelle paternelle.

L’émancipation des peuples c'est d'abord la libération de la tutelle coloniale et c'est un processus qui prend du temps. Certes, on retombe toujours dans de nouvelles formes de dépendance : l'essentiel, c'est de pouvoir choisir ces dépendances au lieu de simplement les subir.

De quoi faudrait-il s’émanciper ?

On se libère des choses qui oppriment, des injustices. Prenons l’exemple du mouvement des sans terres au Brésil, dont la lutte est loin d'être achevée mais qui a déjà quelques victoires à son actif.

Peut-on être un tiers utile dans ce processus ?

La meilleure réponse à cette question est fournie par le Théâtre de l'Opprimé d'Augusto Boal qui montre que l'on ne peut pas libérer les autres de l'oppression dont ils sont victimes. Il faut d'abord que les victimes prennent conscience de l'oppression qu'ils subissent et qu'ils entreprennent de s'en libérer.

J'ai pu vérifier cela au cours de mes activités en milieu rural du Nordeste brésilien. En travaillant selon les méthodes de l'éducation populaire, les paysans étaient invités à identifier les obstacles sur lesquels ils pensaient pouvoir agir. Or, malgré des conditions apparemment identiques, les réponses n’étaient pas les mêmes selon les villages : certains considéraient tel obstacle comme surmontable alors que d’autres le considéraient comme insurmontable. Cela montre que la réalité est appréhendée de manière différente selon les personnes ou les groupes sans que l'on puisse vraiment identifier les raisons de ces différences d'appréciation.

Il peut cependant y avoir un déclic lorsque les gens s’aperçoivent que d’autres ont mis en place une solution ayant permis de vaincre cet obstacle que l’on pensait insurmontable.

Morale de l’histoire : tant qu’on ne voit pas qu’on peut changer les choses, qu’on en a la capacité et surtout la conviction, on ne peut rien faire ! De l'extérieur, on ne peut pas changer les choses, il faut que les personnes concernées en aient la volonté.

En conclusion, on n’émancipe pas les autres. Le tiers ne sera pas utile tant que les gens n’ont pas pris conscience de leur problème et qu’ils ne veulent pas le résoudre. Toutefois, le tiers peut participer à la dynamique conduisant à la prise de conscience ainsi qu'à la recherche d'éventuelles solutions, à condition de rester à sa place qui ne peut être que discrète et accessoire.

Peut-on participer à des processus d’émancipation ?

Oui, cela est possible à partir du moment où l’on ne projette pas notre propre vision de l’émancipation. L'éducation que nous avons reçue, nous les Français, nous fait volontiers croire que nous sommes capables de résoudre tous les problèmes des autres... Contre cette arrogance,  il nous faut prendre beaucoup de recul par rapport à nos propres certitudes. Il faut rester ouvert à d’autres propositions que les nôtres !

Nous sommes dans un système d’oppression dû à ce que devient la mondialisation :  l’organisation sociale est de plus en plus soumise au marché, lui-même soumis à la finance et à la spéculation financière. Cette oppression de la spéculation financière en vient à briser tout ce qui « fait société », tous les dispositifs de solidarité. En conséquence, les plus vulnérables sont encore plus marginalisés et – directement ou indirectement – opprimés.

Comment sortir de cette impasse ?

En retrouvant les valeurs essentielles de la solidarité. La solidarité dont il est ici question est quelque chose de

construit et de structuré et pas uniquement un élan de générosité. Il faut repenser l'organisation du monde selon des principes de solidarité :

-        solidarité dans l'espace entre l’humanité et la planète. Par exemple, l’animiste conçoit sa relation avec la nature de manière respectueuse et compréhensive. Nous au contraire, nous avons chosifié la nature !  Nous n'avons pas à devenir animistes, mais il nous faut (re)trouver un nouveau rapport avec la nature ;

-        solidarité dans le temps, vis-à-vis des générations futures, bien sûr, mais aussi des divers patrimoines hérités du passé, notamment culturels : la diversité culturelle est probablement aussi nécessaire que la diversité biologique ;

-        solidarité entre les peuples et entre les êtres humains en général, en (re)construisant les dispositifs de participation de tous à la protection des plus vulnérables.

Dans tous les cas, il s'agit de (re)construire des liens et d'assumer des responsabilités.

Qu’est ce que la solidarité aujourd’hui ?

C’est la construction des responsabilités les uns envers les autres, surtout pour l’avenir.  Une grande difficulté dans ce processus est d’accepter et de sauvegarder les pluralités. Nous ne sommes pas formatés pour cela : nous sommes capables de concevoir l'universel comme quelque chose d'homogène, mais nous avons la plus grande difficulté à concevoir la pluralité. Or, c'est de cela qu'il est question. Le monde solidaire doit être pluriel.

Quels sont les enjeux de l’engagement ?

L’enjeu de l’engagement est de repenser les projets autour de la construction de la solidarité. Construire des solidarités c'est accepter de créer de nouvelles dépendances  en opposition à l’individualisme dans lequel nous plonge le système dominant. Très concrètement, cela commence par introduire dans les critères des actions que l'on soutient ou auxquelles on participe la question-clé de la solidarité : ce projet renforce-t-il la solidarité ou la menace-t-il ? Ce devrait être la question principale à se poser dans un « cadre logique » de définition de projet.

Comment être acteur de changement ?

En construisant des alliances sur des luttes communes. Aujourd'hui, les relations avec les partenaires du Sud ou de l'Est évoluent vers des alliances sur des objectifs communs. Par exemple, la lutte pour le renforcement des droits, voire la reconnaissance de nouveaux droits.

Que peut-on faire localement ?

Chercher des alliances pour lutter contre ce système dominant !Le projet que l'on porte ensemble n’est qu’un outil. Il ne doit pas être une fin en soi. On doit le considérer comme un instrument, une étape vers l'établissement de nouvelles formes de relations entre les peuples, entre les êtres humains. C'est là que réside le véritable engagement.

   

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